Si l’on en croit les statistiques, il y a en France environ 6 millions de sourds et malentendants. Une personne sur dix ! Mais on ne les rencontre que rarement en public… Pourquoi donc une telle désocialisation ? Pourquoi, par exemple, les sourds ne participent-ils pas aux conférences, pourquoi ne vont-ils pas au théâtre ou au cinéma ?

Étant sourd depuis qu’un chauffard m’a renversé sur un passage piétons, je connais les deux mondes. Je suis donc bien placé pour répondre à cette question : c’est parce que les sourds sont conscients de ce qu’ils ne pourront pas profiter pleinement de l’évènement et qu’ils y renoncent par avance. Le cerveau est en effet très sollicité par l’audition : lorsqu’on entend bien, on comprend bien, la plupart du temps ; mais lorsqu’il est difficile de différencier les phonèmes, de reconnaître les mots, tout se confond et la compréhension est altérée. On entre alors dans un cercle vicieux : moins un sourd comprend, plus il se fatigue pour essayer de comprendre malgré tout, et plus il est fatigué, moins il comprend ce qu’on lui dit.

Beaucoup de sourds appareillés peuvent cependant bénéficier d’une solution technique simple et peu onéreuse, facile à installer même dans une salle déjà en service. Bien sûr, l’écoute reste imparfaite pour les malentendants, mais leur confort est nettement amélioré et la compréhension de la parole tellement moins fatigante. Et le système ne présente aucun inconvénient pour les autres participants…

L’idée, c’est de transmettre le son non seulement de façon classique par voie aérienne et haut-parleurs, mais aussi par induction magnétique. Le son est alors pris à la source et un amplificateur envoie un courant électrique dans un fil qui encercle la salle. Le champ magnétique ainsi créé varie en fonction des sons amplifiés ; il est capté par les bobines à induction incorporées dans les appareils auditifs disposant d’une ‘‘position T’’, puis retransformé en courant électrique et traité comme des sons.

L’information sonore est ainsi perçue sans passer par le micro des prothèses, qui est leur point faible ; les bruits ambiants, les réverbérations et les échos sont aussi éliminés. Seule la source sonore désirée (par exemple, la voix de l’orateur) est perçue, relativement claire et intelligible.

J’ai eu l’occasion de le vérifier par moi-même : l’aide apportée par une boucle magnétique est considérable, même si l’audition ne redevient pas normale. J’ai donc incité la Maison des Polytechniciens à en équiper ses salons, dans lesquels des conférences et des réunions sont régulièrement organisées : une installation mobile y est dès à présent disponible et tous les salons seront progressivement équipés en fixe au fur et à mesure de leur rénovation. D’autres lieux publics ont pris des initiatives semblables : par exemple, à Paris, des salles de cinéma et plusieurs théâtres sont maintenant équipés ; dans certains musées, les audioguides mis à la disposition du public incorporent une boucle magnétique ; des mairies, des offices de tourisme, des hôtels, des administrations, la Poste, la SNCF et la RATP équipent aussi progressivement certains de leurs guichets.

Puissent toutes ces expériences se révéler concluantes et utiles, pour qu’on arrive enfin à une mise en œuvre généralisée de ces systèmes ! Mais les sourds aussi doivent agir : ils doivent faire connaître leurs besoins et les solutions techniques qui permettent d’y répondre (par exemple en diffusant cet article autour d’eux) ; ils doivent aussi soutenir les efforts de ceux qui prennent en compte leur handicap et tirer parti des boucles magnétiques en place pour sortir de leur isolement ; ils doivent enfin inciter les organisateurs d’évènements à accorder leur préférence aux salles équipées de boucles magnétiques.


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